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Ethiopie: critiques envers les méthodes de l’armée contre les groupes armés

Desta Garuma, un conducteur de pousse-pousse de 27 ans, ne s'est jamais vraiment intéressé à la politique. Sa famille ne…

Desta Garuma, un conducteur de pousse-pousse de 27 ans, ne s’est jamais vraiment intéressé à la politique. Sa famille ne sait donc pas pourquoi l’armée éthiopienne en est arrivée à la conclusion qu’il était impliqué dans un mouvement rebelle actif en région Oromia.

Mais un jour de janvier, cinq camions remplis de soldats criant qu’ils avaient identifié un shifta, ou bandit, – un euphémisme pour rebelle -, l’ont suivi jusqu’à sa maison.

Pendant que sa mère et sa jeune sœur se cachaient à l’intérieur, Desta était abattu de trois balles dans le dos, selon des témoins.

« Quand j’ai entendu les coups de feu, j’ai crié: +Oh mon Dieu, ils ont tué mon fils », raconte à l’AFP sa mère Likitu Merdasa.

« Mon fils n’était pas quelqu’un qui causait des problèmes. Nous espérions qu’il pourrait améliorer sa vie et la mienne. Mais maintenant, on me l’a pris, et beaucoup trop tôt ».

Cette mort n’est qu’un exemple des nombreux abus que les habitants de Nekemte, les partis d’opposition et les défenseurs des droits de l’homme imputent aux soldats dans ou aux abords de cette ville d’Oromia (ouest).

Pour les leaders communautaires, c’est la population qui souffre le plus de la répression contre les rebelles. Celle-ci s’est intensifiée cette année et prend différentes formes, comme les arrestations de masse, les coupures internet et les restrictions pesant sur les activités politiques.

L’armée éthiopienne récuse les accusations selon lesquelles ses activités mettraient les civils en danger.

Mais pour les habitants de Nekemte, la présence des soldats rappelle les régimes autoritaires passés et ternit l’image du Premier ministre Abiy Ahmed, le prix Nobel de la Paix 2019, qui essaie de mener le pays vers des élections très attendues en août, mais fait face à des violences intercommunautaires qui mettent à l’épreuve son système de fédéralisme ethnique.

Ceci est particulièrement déconcertant pour des Oromo qui s’imaginaient bénéficier de l’arrivée au pouvoir en avril 2018 du réformateur Abiy, premier chef de gouvernement issu de cette ethnie, la plus importante du pays.

– « Éliminer la menace » –

« Quand les réformes sont arrivées, nous espérions tous que ce genre de chose n’arriverait pas aux Oromo », remarque Likitu. « Mais maintenant ils viennent aux portes de nos maisons et tuent nos enfants sous nos yeux ».

L’armée cible l’Armée de libération oromo (OLA), considérée comme responsable d’une série d’assassinats, d’attentats à la bombe, de vols à main armée et d’enlèvements en Oromia.

Auparavant bras armé du Front de libération oromo (OLF), l’OLA a coupé les liens avec ce parti d’opposition, qui avait passé des années en exil, quand l’OLF a été autorisé à rentrer en Ethiopie après la prise de fonction de M. Abiy. L’OLA compterait quelques milliers de membres.

Le gouvernement ne s’est pas épanché sur les opérations militaires à Nekemte et dans la région alentour, appelée Wollega.

Mais les efforts de contre-insurrection paraissent avoir redoublé d’intensité depuis janvier, observe William Davison, analyste spécialiste de l’Éthiopie pour l’International crisis group (ICG).

« Il semble que le gouvernement a décidé de faire un effort accru pour complètement éliminer la menace des groupes armés dans la zone », estime-t-il.

Le général Tilahun Ashenafi, chargé des relations extérieures pour l’armée nationale, a défendu l’action militaire en disant n’avoir pas entendu parler de civils tués.

Les soldats agissent « comme il se doit dans cette région pour faire disparaître les éléments opposés à la paix », a-t-il affirmé à l’AFP.

Mais pour nombre d’habitants de Nekemte, c’est bien l’armée et non la rébellion qui est source d’instabilité.

– « Colère contre le gouvernement » –

Asfaw Kebede, un responsable communautaire âgé de 60 ans, dit s’être alarmé l’an passé des arrestations sans chef d’accusation de jeunes gens dans le palais Kumsa Moroda, une ancienne attraction touristique transformée selon les habitants en prison improvisée.

Quand Asfaw a commencé à amener de la nourriture aux détenus, il a été à son tour emprisonné par les soldats dans une cellule obscure pendant six semaines, avec une centaine d’autres prisonniers.

Aucune véritable nourriture ni soin de santé n’était disponible, se remémore-t-il.

Le palais était rempli de serpents et de souris, qui rentraient dans les cellules. Les détenus, effarouchés, se bousculaient pour s’en éloigner et étaient battus à coups de bâton, ajoute-t-il.

Les partis d’opposition subissent aussi la présence militaire. Des dirigeants de l’OLF et du Congrès fédéraliste oromo (OFC) racontent que leurs bureaux ont été fermés à de multiples reprises et certains de leurs membres détenus.

De telles pratiques ont l’effet inverse de celui recherché et renforcent la popularité de l’OLA, estime Tamirat Biranu, chef d’une congrégation évangélique à Nekemte.

« Les jeunes sont très tristes de ce qui arrive et sont en colère contre le gouvernement », déclare-t-il. « A cause de ça, certains d’entre eux rejoignent les rebelles ».

Aussi alarmante soit la situation à Nekemte, elle pourrait être encore bien pire dans les zones rurales situées plus à l’ouest, où le réseau téléphonique est coupé depuis des mois, souligne Asebe Regassa, enseignant à l’université de Wollega.

« Il y a des meurtres quotidiennement dans les zones rurales », affirme-t-il, ajoutant que les paysans craignent de procéder aux récoltes, de peur que les soldats ne les accusent de chercher à nourrir les rebelles.